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Détail du plan de Patrick Murrison, 1870. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. 03Q/E21/S555/SS1/SSS23PP, 3F.
Détail du plan de Patrick Murrison, 1870. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. 03Q/E21/S555/SS1/SSS23PP, 3F.
Mâts et drapeaux
2 juillet 2026

Au milieu du 19e siècle, les compagnies Robin et LeBoutillier Brothers possèdent chacune de grands mâts permettant d’identifier leur établissement auprès des navires de passage dans la baie des Chaleurs. 

Le premier, celui de la compagnie Robin, est planté devant le bureau administratif de l’entreprise, communément appelé le grand office. Le second, celui de la LeBoutillier Brothers, est situé juste à côté de son immense entrepôt, surnommé le BB. Un troisième est aussi installé devant la résidence du gérant général de la Robin. 

En 1870, une élévation réalisée par l’arpenteur Patrick Murrison montre bien comment ces mâts se démarquent clairement dans le paysage, constituant de loin les éléments architecturaux les plus élevés. Ils dépassent ainsi aisément l’Entrepôt LeBoutillier, atteignant une hauteur d’environ 35 mètres (115 pieds). 

Paspébiac n’est pas le seul établissement des compagnies Robin et LeBoutillier Brothers pourvus de ces mâts. Nous avons ainsi pu recenser des éléments semblables à Percé, à l’île Bonaventure, Grande-Rivière, Pointe-Saint-Pierre, Malbay, Rivière-au-Renard, Natashquan, Magpie, Rivière-Saint-Jean et Caraquet. 

À Grande-Grave, ces mâts sont communément appelés des « mai ». L’historien Jean Lavoie décrit ainsi celui de l’établissement Fruing : 

Au début du XXe siècle, […] on retrouve une plate-forme carrée en bois avec garde-corps reposant sur des fondations en pierres et au centre de laquelle s’élève un mât; c’était à cet endroit que se réunissaient les résidents de la grand’maison le soir et les dimanches pour jaser, se détendre sur des chaises-longues appelées « flaneuses ». Lors d’événements particuliers comme la venue d’un dirigeant de la firme, d’un jour de fête, d’une noce ou d’élections, on hissait un pavillon au « mai ».

À Paspébiac, la construction de ces structures s’apparente grandement à celle des mâts de navires. C’est compréhensible puisqu’ils ont vraisemblablement été érigés par les artisans œuvrant au chantier naval. Plantés dans le sol, ces mâts sont constitués de plusieurs pièces de bois, attachées successivement l’une sur l’autre, avec des diamètres de plus en plus petits au fur et à mesure que l’on gagne en hauteur. Une traverse horizontale est installée à mi-chemin, le tout relié par des haubans, afin d’assurer la solidité de l’ensemble. 

Au sommet, un drapeau trône fièrement, à la vue de tous, afin de permettre d’identifier aisément l’établissement des compagnies. Les versions originales et colorées des gravures de Thomas Pye nous laissent penser qu’il pourrait s’agir du Red Ensign britannique. 

C’est plausible car nous savons que les navires des deux compagnies, Robin et LeBoutillier Brothers, arboraient effectivement le Red Ensign lorsqu’ils navigaient sur l’Atlantique. C’était d’ailleurs le pavillon communément utilisé par les navires marchands britanniques. 

Il est également possible que les compagnies aient arboré leurs propres pavillons. L’historien John Jean, auteur de Jersey Sailing Ship, a d’ailleurs publié une liste des drapeaux représentant plusieurs des compagnies de pêche jersiaises. Malheureusement, celui identifié à la compagnie Robin ne correspond pas aux représentations que nous possédons pour Paspébiac. De plus, celui de la compagnie LeBoutillier Brothers est absent de la liste. 

Dans la première moitié du 20e siècle, les mâts disparaissent progressivement du paysage, notamment après la faillite de la compagnie LeBoutillier Brothers (1926) et la vente de la résidence du gérant général de la compagnie Robin (années 1940). Quant à celui planté devant le grand office Robin, il semble avoir été conservé au moins jusqu’aux années 1950. 

Avec la création du site patrimonial de Paspébiac, quatre reconstitutions de mâts ont été mise sur le terrain principal : mât de la zone de jeux pour enfants (1989); mât utilisé pour indiquer la vitesse des vents (vers 1990); mât de l’Entrepôt LeBoutillier (vers 1998); mât de la Charpenterie (vers 1998). Outre leur fonction première, ces mâts ont également servi à faire flotter les drapeaux du Québec ou encore de l’île de Jersey lors d’occasions spéciales. 

À la base, ces reconstitutions en bois sont loin d’avoir la prestance et l’envergure des modèles originaux. De plus, les cordages utilisés sont composés de fibres synthétiques, plutôt que de fibres naturelles. Au plan de la conservation, nous pouvons également affirmer qu’elles ont atteint la fin de leur durée de vie : peinture effacée, pièces trouées, cordages détériorés manquants ou inexistants… certains menacent même de s’effondrer. 

Dans la mesure où il s’agit de reproductions, n’ayant pas de valeur historique ou patrimoniale, nous proposons donc simplement de les démanteler pour des raisons de sécurité, d’esthétisme et d’intégrité patrimoniale. De manière pragmatique, nous souhaitons ausi concentrer nos ressources sur la conservation et la mise en valeur des éléments authentiques du Site historique national de Paspébiac. 

Pour sa part, le mât de la Charpenterie a été remplacé par un mât métallique en 2016, lors de la commémoration du 250e anniversaire de l’arrivée de Charles Robin. Il est donc encore en bon état et toujours utilisé aujourd’hui. 

 

Document synthèse avec illustrations : Mâts et drapeaux – historique

 

Références : 

John Jean. Jersey Sailing Ships. Chichester, Phillimore & Co Ltd, 1982. 

Jean Lavoie. L’établissement Fruing de Grande-Grave, 1979. 

Thomas Pye, Canadian scenery: district of Gaspé, 1866. 

Plan de Patrick Murrison, 1870. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. 03Q/E21/S555/SS1/SSS23PP, 3F.