Depuis longtemps, les gens de Paspébiac évoquent l’histoire des mâts de goélettes qui seraient enterrés dans le sable du banc. En 2023, les archéologues de la firme Artefact Urbain ont justement déterré un billot de bois, dans le cadre d’une surveillance lors de l’installation du corridor des Nations. Est-ce qu’il pourrait s’agir d’un de ces fameux mâts de navires? C’est possible mais, fort malheureusement, la découverte n’a alors pas fait l’objet de davantage de recherches.
Cette année, après la lecture du rapport, nous avons retrouvé dans nos archives une entrevue avec un ancien travailleur du banc, M. Ernest Moulin, qui nous donne plusieurs détails intéressants sur cette étonnante pratique. Voici une transcription de certains extraits des questions et réponses offertes dans cette entrevue réalisée le 25 juillet 1980 :
Intervieweur : “La légende des mâts des goélettes. Pour les rendre étanches, il paraît qu’on les enterrait dans le sable, après que la marée était baissée, on les enterrait dans le sable, on les laissait là un an de temps. C’est-tu vrai ça?”
Ernest Moulin : “Si ça été fait, moi j’en ai jamais entendu parler. […] Je sais que la compagnie par exemple […] enterrait du bois pour conserver le bois. […] Y faisait une fosse dans le sable, par exemple, y mettaient ça environ à 4 pieds, 5 pieds, du moment que la gelée pouvait pas atteindre le bois. Y descendaient le bois là-dedans, y marquaient l’emplacement avec un poteau, y marquaient la date que le bois avait été descendu là, la dimension du bois, la longueur, la grosseur toute. C’était enterré dans le sable, c’était ensablé sur le bord de la mer”
Intervieweuse : “C’était toute noté sur un morceau de papier.”
Ernest Moulin : “Ah oui, c’était tout enregistré, y’avait des livres […] C’était pour se conserver, pour pas qu’il pourrisse. Dans le sol, le bois pourrit pas. C’était salé, en même temps, le sable, la mer, tout ça.”
Intervieweur : “C’est pour ça, tu regardes des fois sur des bouttes de bois, y’a des dates dessus des fois, c’est pour ça. Y marquent des noms des fois, y donnaient des noms aux morceaux de bois.”
Ernest Moulin : “Encore, dans les vieux bâtiments, y doit en avoir certaines pièces de bois qui ont servi à la construction là, qui ont des chiffres dessus, si vous avez remarqué, des espèces de dimensions, tout ça. C’était pour ça. Tout était marqué sur le morceau de bois, la même chose, c’était enregistré, pis c’était dans les archives du bureau de la compagnie. Quand ils avaient besoin d’un morceau de bois, ils savaient où aller le chercher. Un tel endroit. C’était tellement ben décrit, ils perdaient pas de temps à chercher.”
Interrogé à ce sujet, l’archéologue du ministère de la Culture, Tommy Simon Pelletier, indique d’abord que le sel permet de faire durcir le bois. De plus, le fait de l’enterrer dans le sol permet de tuer les champignons et les autres organismes qui favorisent la pourriture.
Pour l’instant, nous ne sommes donc pas en mesure de valider qu’il s’agit bien des fameux mâts de goélettes enterrés sur le banc. Il pourrait aussi s’agir des vestiges du quai de débarquement des pêcheurs de la Robin ou encore d’autres structures non répertoriées.
Cette histoire met toutefois de l’avant l’importance de la protection et de la documentation de la zone archéologique classée. Les artefacts présents dans le sol constituent des témoins de première main de l’histoire des habitants, des travailleurs et de tous ceux qui ont vécu sur le banc de Paspébiac.
Référence :
Artefact urbain. Inventaire archéologique. Projet d’aménagement du Corridor des Nations à Paspébiac sur le Site patrimonial du Banc-de-Pêche-de-Paspébiac, DaDh-1. Paspébiac, Automne 2023, Ville de Paspébiac, rapport inédit, 31 pages.
Extrait de l’entrevue avec M. Ernest Moulin :