En 1775, un conflit armé éclate entre les Treize Colonies et la Grande-Bretagne. Sur terre et sur mer, les Américains combattent les Britanniques, dans l’espoir d’obtenir leur indépendance.
L’une des tactiques utilisées par les Américains est d’offrir, par l’octroî de lettres de marque, la possibilité aux navires civils de s’attaquer à l’ennemi. Ceux-ci bénéficient alors du statut officiel de corsaires et doivent, en échange, partager leur butin avec le gouvernement américain. En cas de capture, l’équipage bénéficie du statut de prisonniers de guerre – contrairement aux pirates qui, eux, sont considérés comme de simples criminels.
Ce contexte politique explosif va avoir des impacts considérables sur la compagnie Robin, passant bien près de signer son arrêt de mort. En 1776, des corsaires assiègent l’établissement de la compagnie Robin sur l’île Madame, près de Arichat, en Nouvelle-Écosse. Pris par surprise, John Robin, le frère de Charles, est forcé de céder deux navires ainsi que leur cargaison de morue. Cette attaque a été orchestrée par nul autre que John Paul Jones, un célèbre officier naval, souvent considéré comme l’un des plus grands commandants de l’histoire de la marine américaine.
Cette première attaque amène la compagnie Robin à se mettre sur ses gardes. L’année suivante, ses navires ne circulent ainsi qu’en convoi, sous la protection des vaisseaux de guerre de la Marine royale britannique. Durant la traversée de l’Atlantique, le navire qui transporte Charles Robin est alors brièvement séparé des autres, suffisamment longtemps pour qu’il soit intercepté par des corsaires américains. Heureusement, les autres navires du convoi finissent par le rejoindre, faisant ainsi fuir les assaillants.
En 1778, la compagnie Robin pousse plus loin les mesures de protection. Visiblement inquiète, elle se dote de ses propres navires corsaires, porteurs de lettres de marque émises par la Grande-Bretagne! Si l’objectif premier est de protéger les navires de la compagnie, le Bee et le Hope sont néanmoins habilités à capturer des navires ennemis, dans la mesure où il s’agit de prises faciles, dans le cadre des activités normales de transport.
Cette année-là, le Bee est décrit comme un navire de 200 tonneaux, 30 hommes d’équipage, équipé de douze petits canons (3 et 4 livres). Il est commandé par le capitaine Philip Fainton de Jersey. Pour sa part, le Hope est un plus petit navire, 50 tonneaux, 25 hommes, 10 petits canons (3 livres), sous la gouverne de John Poingdestre.
Malgré toutes ces précautions, l’année 1778 sera absolument désastreuse pour la compagnie Robin. Nouvelle attaque sur l’île Madame, deux autres navires sont perdus aux mains des corsaires américains.
De son côté, Charles Robin arrive en sécurité à Paspébiac au début juin. Naïvement, il pense que les corsaires ne débarqueront pas si tôt dans la saison… grave erreur! Le 11 juin, les corsaires américains débarquent à Paspébiac, et il n’est tout simplement pas prêt à les recevoir. Voici comment il décrit l’événement dans sa correspondance :
Le jour du 11 […] vers 11 heures durant la nuit, des corsaires américains à bord de deux goélettes de 45 tonneaux, 2 canons […] et 45 hommes chacune se sont approchés du Bee et du Hope et l’on abordé. Il y avait trois hommes à bord de ceux-ci, tous employés dans les pêcheries. Ils ont quitté avec le Bee le 13 et commencé à vider le contenu des magasins et à les transporter à bord du Hope. Ce dernier a été gréé et a quitté le 15.
Après son départ, les Américains sont venus pour brûler notre résidence et me kidnapper mais, ayant flairé le danger, j’ai pu fuir dans les bois la nuit d’avant. Toutefois, ce matin-là trois navires sont apparus, des navires de Sa Majesté, le Hunter et le Viper et le navire de monsieur Smith, le Bonaventure […] À leur approche les Américains ont mis à bord de leurs navires corsaires toutes les marchandises qu’ils pouvaient prendre et se sont sauvés […] ».
Dans la baie des Chaleurs, c’est une véritable petite escadre qui donne la chasse aux corsaires américains : deux navires de la Marine royale britannique; un navire du marchand William Smith; et même deux chaloupes de la compagnie Robin! Ceux-ci les poursuivent jusqu’à l’embouchure de la rivière Ristigouche où, après des échanges de canons, une partie des corsaires choisissent de se rendre, alors que les autres prennent la fuite vers Caraquet.
C’est une victoire au goût terriblement amer… À Paspébiac, selon le témoignage de Henry Shoolbred, les corsaires ont volé toutes les provisions, les chemises de certains habitants et même les boucles des chaussures de Charles Robin! Et, ce que ces voleurs n’ont pu prendre, ils l’ont brûlé.”
Au terme de l’année 1778, la compagnie aura ainsi perdu tous les bâtiments construits à Paspébiac, deux navires et leurs cargaisons (morue, fourrures, etc.) ainsi que toutes les marchandises restantes qu’elle avait rassemblées dans son entrepôt de Tracadièche. Qui plus est, elle doit même payer la facture pour l’aide militaire offerte par la marine britannique! Au total, les pertes s’élèvent à plus de 6000 livres.
Dégouté, Charles Robin s’en retourne à Jersey. Il ne semble toutefois pas du genre à se laisser décourager. La guerre faisant toujours rage, autant en profiter! Il achète ainsi des parts dans l’un des meilleurs navires corsaires de Guernesey, ce qui contribue probablement à le remettre à flot financièrement. Il s’enrôle ensuite dans la milice, avec le grade capitaine, et participe à la bataille de Jersey.
Au terme du conflit, les Treize Colonies, devenues les États-Unis d’Amérique, obtiennent leur indépendance, ayant réussi à soumettre l’une des plus grandes puissances mondiales, l’Empire britannique. À partir de 1783, avec le retour de la paix, Charles Robin revient à Paspébiac, pour créer ce qui deviendra aussi un véritable empire des pêches dans l’Est du Canada.
Références :
Henry Shoolbred to John Shoolbred, 18 juin 1778. Haldimand Collection.
Musée de la Gaspésie. Fonds Robin, Jones and Whitman. Lettre au marchand George Allsopp de Québec, 30 juin 1778.
David Lee. The Robins in Gaspé 1766–1825. Markham, Fitzhenry & Whiteside, 1984.
K. Matthews. The shipping and fishing interests of the Robin family in Jersey 1730-1810. St. John’s, Memorial University of Newfoundland/Maritime history group, 1974. 46 pages.
Jeannot Bourdages, «Charles Robin raconte… La guerre d’indépendance, une époque misérable pour le commerce», Histoire Québec, no 3, 2018.