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Des corsaires américains attaquant un navire britannique. Source: American War for Independence at Sea.
Des corsaires américains attaquant un navire britannique. Source: American War for Independence at Sea.
Paspébiac sous le feu des corsaires
17 juillet 2026

En 1775, un conflit armé éclate entre les Treize Colonies et la Grande-Bretagne. Sur terre et sur mer, les Américains combattent les troupes britanniques, dans l’espoir d’obtenir leur indépendance. 

L’une des tactiques utilisées par les Américains est d’offrir, par l’intermédiaire de lettres de marque, la possibilité aux capitaines d’attaquer les navires de la nation adverse. Désormais considérés officiellement comme des corsaires, l’équipage doit partager son butin avec le gouvernement. En cas de capture, il bénéficie du statut de prisonniers de guerre – contrairement aux pirates qui, eux, sont considérés comme de simples criminels. 

Ce contexte politique explosif va avoir des impacts considérables sur la compagnie Robin, passant bien près de signer son arrêt de mort. En 1776, des corsaires assiègent ainsi l’établissement de la compagnie Robin sur l’île Madame, près de Arichat, en Nouvelle-Écosse. Pris complètement par surprise, John Robin, le frère de Charles, est forcé de céder deux navires et leur cargaison de morue. Cette attaque sur l’île Madame a été orchestrée par nul autre que John Paul Jones, un célèbre officier naval américain, souvent considéré comme l’un des plus grands commandants de l’histoire de la marine. 

Cette première attaque amène la compagnie Robin à se mettre sur ses gardes. L’année suivante, ses navires ne circulent qu’en convoi, sous la protection des vaisseaux de guerre de la Marine royale britannique. Durant la traversée, le navire qui transporte Charles Robin est brièvement séparé des autres et intercepté par les corsaires américains. Heureusement, les autres navires du convoi finissent par le rejoindre, faisant ainsi déguerpir les assaillants. 

En 1778, la compagnie Robin pousse encore plus loin les mesures de protection. Visiblement échaudée, elle se dote de ses propres navires corsaires, porteurs de lettres de marque émises par la Grande-Bretagne! Si l’objectif premier est de protéger les navires de la compagnie, le Bee et le Hope sont néanmoins habilités à capturer des navires ennemis, dans la mesure où il s’agit de prises faciles, dans le cadre de leurs activités normales de transport. 

Cette année-là, le Bee est décrit comme un navire de 200 tonneaux, 30 hommes d’équipage, équipé de douze petits canons (3 et 4 livres). Il est commandé par le capitaine Philip Fainton de Jersey. Pour sa part, le Hope est un plus petit navire, 50 tonneaux, 25 hommes, 10 petits canons (3 livres), sous la gouverne de John Poingdestre. 

Malgré toutes ces précautions, l’année 1778 sera absolument désastreuse pour la compagnie Robin. Tout d’abord, une nouvelle attaque sur l’île Madame, deux autres navires sont perdus aux mains des corsaires américains. Pour sa part, Charles Robin arrive en sécurité à Paspébiac au début juin. Naïvement, il pense que les corsaires ne débarqueront pas si tôt dans la saison… Grave erreur! Le 11 juin, les corsaires débarquent à Paspébiac, et il n’est pas prêt à les recevoir. Voici comment il décrit l’événement dans sa correspondance : 

Le jour du 11 […] vers 11 heures durant la nuit, des corsaires américains à bord de deux goélettes de 45 tonneaux, 2 canons […] et 45 hommes chacune se sont approchés du Bee et du Hope et l’on abordé. Il y avait trois hommes à bord de ceux-ci, tous employés dans les pêcheries. Ils ont quitté avec le Bee le 13 et commencé à vider le contenu des magasins et à les transporter à bord du Hope. Ce dernier a été gréé et a quitté le 15. 

Après son départ, les Américains sont venus pour brûler notre résidence et me kidnapper mais, ayant flairé le danger, j’ai pu fuir dans les bois la nuit d’avant. Toutefois, ce matin-là trois navires sont apparus, des navires de Sa Majesté, le Hunter et le Viper et le navire de monsieur Smith, le Bonaventure […] À leur approche les Américains ont mis à bord de leurs navires corsaires toutes les marchandises qu’ils pouvaient prendre et se sont sauvés […] ». 

Dans la baie des Chaleurs, c’est une petite escadre formée de deux navires de la Marine royale britannique, d’un navire du marchand William Smith ainsi que deux chaloupes de la compagnie Robin qui donnent ainsi la chasse aux corsaires américains! Ils les poursuivent jusqu’à l’embouchure de la rivière Ristigouche où, après des échanges de canons, certains adversaires choisissent de se rendre alors que d’autres prennent la fuite vers Caraquet. 

C’est une victoire au goût plutôt amer… L’attaque sur Paspébiac a été extrêmement coûteuse pour la compagnie Robin. Les corsaires ont pu s’accaparer du Hope et de l’entièreté de sa cargaison : morue, fourrures, etc. Selon le témoignage de Henry Shoolbred, ils ont aussi volé toutes les provisions, les chemises de certains habitants et les boucles des chaussures de Charles Robin! Et, selon ses dires, “ce que ces voleurs n’ont pu prendre, ils l’ont brûlé.” 

La compagnie doit même rembourser la facture pour l’aide militaire offerte par la marine britannique!  Et ce n’est pas terminé. Plus tard durant la saison 1778, elle perd un nouveau navire plein de morue ainsi que toutes les marchandises restantes dans un entrepôt de Tracadièche. Découragé, Charles Robin décide de s’en retourner à Jersey. 

Au total, la compagnie Robin a enregistré des pertes s’élevant à plus de 6000 livres. Mais Charles Robin ne semble pas du genre à se laisser ainsi décourager. Le business l’enthousiasme, c’est le centre de sa vie. Durant le reste de la Guerre d’Indépendance, il en profite pour acheter des actions dans l’un des meilleurs navires corsaires de Guernesey, ce qui contribue à le remettre à flot. Ensuite, il s’enrôle personnellement comme capitaine dans la milice, participant notamment à la bataille de Jersey. 

Au terme du conflit, les Treize Colonies, devenues les États-Unis d’Amérique, obtiennent leur indépendance, ayant réussi à soumettre l’une des plus grandes puissances mondiales. Pour sa part, à partir de 1783, Charles Robin revient à Paspébiac, pour créer ce qui deviendra bientôt un véritable empire des pêches dans l’Est du Canada. 

 

Références

Henry Shoolbred to John Shoolbred, 18 juin 1778. Haldimand Collection.  

Musée de la Gaspésie. Fonds Robin, Jones and Whitman. Lettre au marchand George Allsopp de Québec, 30 juin 1778. 

David Lee. The Robins in Gaspé 1766–1825. Markham, Fitzhenry & Whiteside, 1984.

K. Matthews. The shipping and fishing interests of the Robin family in Jersey 1730-1810. St. John’s, Memorial University of Newfoundland/Maritime history group, 1974. 46 pages. 

Jeannot Bourdages, «Charles Robin raconte… La guerre  d’indépendance, une époque misérable pour le commerce», Histoire Québec, no 3, 2018.